Je sais bien qu'on est déjà vendredi, et que l'actualité court à toutes jambes au point que presque plus personne ne prend le temps d'analyser vraiment, se contentant dans le meilleur des cas de réactions épidermiques là où il faudrait, au contraire, se poser des questions et chercher les réponses... C'est ce que, pour ma part, j'essaie de faire quand je réussis à en trouver le temps. Et c'est ce que je vais faire ici, même si beaucoup de mes lecteurs ont sans doute déjà tourné la page.
De quoi s'agit-il ? Du film Welcome, sorti sur nos écrans mercredi, et qui a suscité une vraie polémique. Ou plus exactement de cette polémique elle-même. Car je n'ai pas vu le film, et je ne sais pas s'il mérite le tohu-bohu qu'on a fait autour de lui. Ne serait-ce pas seulement une opération de promotion ? Ou bien les différentes interventions étaient-elles sincères ? Dans ce cas, on peut se poser bien des questions (encore...) sur les intervenants...
Le sujet est sensible : tourné à Calais, le film traite de l'immigration clandestine et des citoyens français qui aident illégalement les clandestins.
Tout a commencé par une interview de Philippe Lioret dans les colonnes du Nouvel Observateur, où le réalisateur du film dénonce ce qui est à ses yeux un scandale. Il y avait eu avant une interview du même Philippe Lioret dans La Voix du Nord au cours duquel il déclarait : "J'ai comme le sentiment d'avoir raconté l'histoire d'un type qui a protégé un juif dans sa cave, en 1943".
Eric Besson, ministre de l'immigration, s'indigne aussitôt à juste titre. D'abord sur FR3 ("Ce soir ou jamais" du 2 mars) puis quelques jours plus tard sur Europe 1. Il accuse Philippe Lioret de "dérapage volontaire". On pourra aussi lire à ce sujet, par exemple, les interviews du même Eric Besson dans le Nouvel Obs. du 7 mars ou dans Télérama du 12 mars.
Il s'en est suivi une déferlante médiatique, où nombre d'acteurs, réalisateurs, et autres journalistes, prennent la défense du réalisateur, et en profitent pour prendre position et dénoncer à leur tour leur "scandale des migrants".
Encore une fois, je n'ai pas vu le film. Je n'ai fait qu'entendre les critiques et quelques spectateurs. Je ne m'autorise donc pas à juger de son contenu, et je me bornerai à traiter du problème des "migrants", nouveau terme édulcoré utilisé en lieu et place de celui d'immigrés clandestins, ce dernier beaucoup plus conforme cependant à la réalité du phénomène.
Je ne reviendrai pas une nouvelle fois sur ce que je pense de l'immigration. J'en ai traité ici et là. Je n'ai rien à ajouter ni à retirer à ces deux billets.
Ce qui me pousse à écrire aujourd'hui est le sujet de la polémique : est-il légitime de poursuivre les citoyens qui aident les clandestins à se maintenir dans la clandestinité ?
Je n'ai que deux ou trois choses à dire sur le sujet, mais je tiens à les dire :
- Il est absolument indigne et scandaleux qu'un grand pays comme la France laisse vivre ces pauvres gens, victimes pour l'écrasante majorité d'entre eux de leurs "passeurs", dans les conditions de dénuement et de détresse, dans lesquelles ils se trouvent du fait de leur clandestinité. J'habite à quelques kilomètres de Calais, et il m'a été donné à de nombreuses reprises de le constater. Il y a vraiment de quoi avoir honte.
Selon moi :
- ou bien le clandestin n'a pas vocation à rester sur le territoire français pour toutes les raisons découlant de la législation française en vigueur, et il doit être expulsé sans délai vers son pays d'origine
- ou bien cette expulsion n'est pas possible pour quelque raison que ce soit, et il doit être régularisé. - Il est tout à fait normal que la loi réprime l'aide apportée aux clandestins dans le but de les cacher aux autorités de police. Toute entrave à la justice est condamnable, et celle-ci ne fait pas exception à la règle.
Cependant :
- Ca n'exclue pas de leur apporter à manger, à boire, à s'abriter, à se laver. Tout ceci relève de l'assistance à personne en danger.
- Les dénoncer ou non aux autorités relève du libre arbitre de chacun. Je ne vois pas qu'il soit condamnable de se taire. On n'a pas affaire à des criminels, que je sache...
- Mais les cacher volontairement et les aider sciemment à échapper aux contrôles n'est pas admissible. Que dirait-on de celui qui cacherait un cambrioleur ? Ou un incendiaire ? Peu importe la nature du délit, et protéger un délinquant est délictueux. Le simple citoyen n'a pas qualité pour juger de la gravité du délit. C'est à la justice, et à elle seule, de le faire. - MAIS assimiler, comme l'a fait Philippe Lioret, la législation sur l'immigration clandestine aux lois antijuives de Vichy est proprement scandaleux.
C'est faire insulte à l'héroïsme des résistants de l'époque qui, eux, ne protégeaient pas des délinquants de l'action de la justice. Ils protégeaient, au péril de leur propre vie, des innocents persécutés par un régime scélérat qui a fait des millions de victimes.
Parallèlement, c'est assimiler le code pénal républicain à des lois immondes basées sur une idéologie raciste et criminelle. C'est tout simplement inepte. Et, pire, c'est porter atteinte à l'honneur du législateur.
On a le droit de contester le bien fondé d'une disposition législative ou réglementaire ; on a le droit de manifester sa désapprobation ; on a le droit de vociférer ; on a même le droit de hurler dans les rues pour le dire. Nous sommes en démocratie, et on a le droit de s'exprimer. Certains diront "peut-être un peu trop"... Mais on n'a pas le droit de dire n'importe quoi, d'insulter qui que ce soit en publique, ni de porter atteinte à l'honneur de qui que ce soit.
Non, monsieur Lioret, vous n'avez pas le droit de parler comme vous l'avez fait. Vous n'avez pas le droit de porter un jugement aussi lourd qu'infondé sur la justice de votre pays. Votre film peut bien être un chef d'oeuvre. Il restera toujours entaché de vos propos.
